Jérôme Dumont "Il faut qu’écrire demeure un plaisir"

Jérôme Dumont "Il faut qu’écrire demeure un plaisir"

Jérôme Dumont a essuyé les plâtres de l'autoédition et en connait tous les rouages. Il nous partage son expérience en toute transparence.

Pouvez-vous décrire les différents univers de vos livres ?

 

On peut dire que pour chaque roman, il y a un univers particulier, encore que, de mon côté, j’ai commencé à écrire avec deux personnages qui me trottaient dans la tête depuis un petit moment, Rossetti & MacLane. Et puisque ceux-ci avaient beaucoup de choses à me dire, j’en suis aujourd’hui à leur 11e aventure…

Pour ceux-là, c’est donc un écosystème complet qui s’est créé autour d’eux. À commencer par une galerie de seconds rôles, qui ont chacun leurs heures de gloire au fil des épisodes. Des personnages, des relations qui évoluent.

Pour cette série, et en tout cas les personnages principaux, je n’ai pas eu à chercher bien loin, puisque s’agissant d’un avocat spécialisé en divorces, j’ai exercé cette profession durant une quinzaine d’années. Et du côté des nouvelles technologies, j’ai travaillé durant 5 ans dans le domaine, au Québec. L’univers de cette série emprunte donc à la réalité, en tout cas celle que j’ai pu percevoir lorsque j’étais dans ces « costumes ». Mais ces emprunts s’arrêtent à la crédibilité des récits, technique et juridique. En ce qui concerne le reste, c’est de la fiction !

S’il fallait les classer dans un genre, j’emprunterais l’appellation que mon ancien éditeur, Jean-François Gayrard (fondateur de Numerik Livres, renommée ensuite les éditions NL) utilisait, lorsqu’il les qualifiait de « polars feelgood ». Des récits crédibles, ancrés dans la réalité, sans des tonnes d’hémoglobines et surtout, avec de l’humour.

 

Et lorsqu’on écrit une série, forcément, à un moment, on a envie de tenter autre chose… Ce que j’ai fait avec… une autre série, David Atlan. Cette fois-ci, j’avais envie de m’orienter vers l’espionnage, au travers d’un homme très ordinaire (défaut qui s’avère en fait un énorme avantage dans son nouveau métier ; c’est le point de départ de ces récits). Je lui ai adjoint une partenaire badass comme j’aime. Des personnages qui n’avaient pas leur place dans Rossetti & MacLane (encore que ceux-ci font une apparition sous forme de crossover dans la série !). Et, d’un point de vue technique, une narration à la première personne pour cette deuxième série.

 

Je dois dire, puisque l’on parle d’univers, que ce crossover a été particulièrement jouissif à écrire ; imaginer comment chaque personnage réagirait en découvrant les autres a quelque chose de formidable ; c’est un peu comme si on démultipliait les possibilités. Et ces clins d’œil ont été bien appréciés par les lecteurs de ces séries.

 

J’ai également écrit des romans indépendants, à commencer par Tout ce que l’on ne s’est pas dit, mais aussi Just married et Sacrifiées, ou encore Une petite mort à tout prix. Ce qui correspondait également à une évolution dans l’écriture. Des thèmes plus sombres, des questionnements (surtout pour le personnage principal dans Just married) et surtout, plus d’introspection pour mes personnages.

 

 

Vous avez été l’un des pionniers de l’autoédition, racontez-nous comment vous avez découvert et testé le concept.

 

Je travaillais dans le jeu vidéo à Québec en 2010 et j’étais donc très près de tout ce qui touchait aux nouvelles technologies, même si j’étais plus orienté sur le jeu mobile (et Facebook à l’époque). J’avais été frappé, durant un séjour en Floride par la vision de deux personnes âgées, dans un « dinner » de St Pete’s Beach, qui bouquinaient, chacun sur leurs liseuses (les premiers modèles de Kindle, qui incluaient un clavier…) et je me souviens avoir dit à mon épouse : « tu vois, le livre électronique, ça va marcher » en voyant ça.

Sauf qu’à l’époque, il n’y avait guère de livres numériques disponibles en français, surtout au Canada, où je résidais alors.

La suite vint naturellement : j’avais vécu un grand changement dans ma vie (grosse perte de poids) et beaucoup de personnes m’interrogeaient à ce sujet. Au bout d’un moment, j’en ai eu assez de toujours répéter la même chose et je me suis dit : pourquoi ne pas publier un livre à ce sujet ? Forcément, le numérique s’imposa et lorsque ce témoignage fut écrit, je l’ai mis en ligne sur Amazon, iTunes, Kobo et Google livres. À ma grande surprise, j’ai commencé à en vendre et à échanger avec des lecteurs !

Lorsque, quelques mois plus tard, ces fameux Rossetti & MacLane qui me trottaient en tête ont pris forme, c’était une évidence : il fallait les publier en numérique ! C’est comme ça que j’ai publié mon premier Rossetti & MacLane, Jeux dangereux, sur ces plateformes en septembre 2013.

Après cela, le virus était inoculé, et j’ai poursuivi l’écriture, pour en arriver à une vingtaine de romans parus depuis cette date.

Certains ont été édités par des maisons d’édition. Une expérience intéressante, surtout avec le regretté Jean-François Gayrard qui était un vrai passionné du livre, avec qui j’ai eu des échanges passionnés sur « le lire », le numérique, sans parler des bouquins, bien sûr. Il m’a donné la possibilité de pratiquer de « l’éditing » en accompagnant deux auteurs dans la relecture et la correction de leurs manuscrits. Une expérience très enrichissante, car elle oblige à sortir de sa plume pour se pencher sur celle des autres, respecter leur style et relever ce qui ne va pas, tant au niveau du style que de l’histoire en elle-même. 

 

Vous avez connu des hauts et des bas tout au long de votre parcours. Qu’est-ce qui vous a le plus appris ?

 

Au fil des publications, j’ai vu les choses évoluer. Le marché, tout d’abord. De plus en plus d’acteurs, bien sûr du côté des auteurs, mais également des plateformes. Il est devenu aujourd’hui bien plus difficile de percer le top 100 qu’en 2013, c’est certain. Cela étant dit, l’écriture de séries m’a permis de créer une petite communauté de lecteurs, dont certains m’écrivent ou commentent en disant qu’ils sont à chaque fois ravis de retrouver des personnages qu’ils considèrent comme des amis ou des quasi membres de leurs familles… C’est une des plus belles récompenses que j’ai pu avoir. Tous ces messages sont autant d’encouragements qui mettent du baume au cœur et motivent à poursuivre lorsqu’on doute. Parce que, forcément, on doute.

 

J’ai également, en 2014, fait traduire le premier Rossetti & MacLane – un budget conséquent, une traductrice formidable avec laquelle j’ai adoré travailler, mais des résultats plus que mitigés. J’ai eu cette impression que le marché francophone était un étang face à l’océan que représentait le marché anglo-saxon. J’ai certes fait des promotions en utilisant des plateformes de marketing américaines, obtenu sur un seul jour de gratuité 5000 téléchargements ( !) pour une 84e place au top 100 (ce qui donne une petite idée des volumes nécessaires, à ce moment-là, pour se hisser plus haut…). Il aurait fallu investir dans la traduction d’autres romans de la série pour savoir s’il y avait moyen d’envisager s’installer sur le marché, mais je n’avais plus à ce moment-là le budget, ni, surtout, la traductrice.

 

Et puis, il y a aussi les bouquins qui ne marchent pas. Ça arrive. Une petite mort à tout prix, par exemple, thriller pharmaceutique, n’a pas bien fonctionné du tout. Pourquoi ? Je ne le pense pas radicalement différent des autres, si ce n’est son thème, qui a rebuté certains de mes beta lecteurs. Le fait aussi peut-être que pour celui-là, je m’étais mis beaucoup (trop ?) de pression, à un moment où je n’avais comme seule activité professionnelle que l’écriture.

 

On se demande bien sûr toujours si son livre va plaire, s’il va « rencontrer son public », encore plus peut-être lorsqu’on ne fait que ça. On tombe très facilement dans un travers qui peut s’avérer un bloquant majeur. Encore plus lorsqu’on est seul à la barre, en tant qu’auteur indépendant. Tout cela m’a mis une pression qui m’a poussé à prendre du recul avec l’écriture, à réduire mon rythme. Je me suis aperçu que j’avais perdu de vue une chose capitale : le plaisir d’écrire. Il fallait que je sorte un nouveau bouquin et je crois que c’est sans doute la pire motivation pour écrire. J’ai fait une pause, puis j’ai écrit le 11e Rossetti & MacLane, avant de refaire une seconde pause. Je me suis aperçu qu’en ce qui me concernait, à ce moment-là, j’avais besoin d’autre chose, et c’est donc ce que j’ai fait. J’ai même cru un moment définitivement arrêter d’écrire, jusqu’à ce que, au détour d’une aventure, il me vienne l’idée d’un roman…

 

Si vous deviez retenir un enseignement, ce serait lequel ?

 

Il faut savoir s’écouter. Ce qui présuppose de se connaître. Avancer à son propre rythme et pas celui des autres que l’on voit sur les réseaux sociaux ou ailleurs.

J’ai voulu vivre de mon écriture, et pendant un temps, je l’ai fait. Puis, j’ai senti que les choses n’allaient pas durer et je me suis tourné vers une autre activité professionnelle. Rien n’est jamais acquis et tout peut basculer très vite. Je l’ai d’abord vécu comme un échec, il a fallu digérer ça, alors que je vivais avec ce rêve depuis plusieurs années, que je l’avais même touché du doigt. J’ai fini par faire la paix avec ça, en me recentrant sur une évidence : il faut qu’écrire demeure un plaisir (même s’il y a des moments plus difficiles que d’autres dans le processus d’écriture), même et y compris lorsqu’il s’agit d’un métier à temps plein. C’est souvent le rêve de beaucoup d’auteurs, mais il faut, comme dans la plupart des métiers non salariés, être en mesure de gérer les hauts et les bas et la pression qu’on peut se mettre, notamment en terme de cadence d’écriture.

 

 

Quel(s) conseil(s) donneriez-vous à un auteur débutant ?

 

Le premier conseil, c’est de ne pas se précipiter. On a écrit son roman, on en est fier, on n’a qu’une envie : le livrer au monde entier ! Mais il faut le relire, encore et encore, s’assurer que tout fonctionne dans l’histoire. Et se pencher sur la forme. La grammaire et l’orthographe pour commencer. J’ai naïvement cru savoir bien écrire, puisque j’avais tant rédigé dans ma vie professionnelle d’avocat. Grossière erreur… !

J’ai progressé, me suis tourné vers des correcteurs professionnels, appris d’eux. Idem pour la mise en page, les couvertures, etc.

 

Le second conseil, c’est de persévérer. De lire des bouquins sur l’écriture, de s’entraîner à sortir de sa zone de confort en matière d’écriture. De ne jamais cesser de se dire qu’on apprend tous les jours. De tout. Même si l’on n’envisage que l’écriture d’un seul roman, être le plus professionnel possible. Même si l’on ne compte pas en faire son activité principale.  Non, les lecteurs ne se moquent pas de l’orthographe ou des coquilles, ils n’apprécieront pas non plus des personnages totalement plats et des histoires sans relief.

 

Le troisième conseil, et peut-être le plus important, c’est de s’écouter. Il faut bien se connaître pour savoir ce que l’on veut vraiment tirer de l’écriture. Un métier qui paie les factures ? Un besoin d’écrire un ou plusieurs romans ? Rester le plus pro possible dans tous les cas, mais surtout ne pas oublier que l’écriture doit demeurer un plaisir.

 

Avez-vous des projets à venir ?

 

Il y a quelques semaines, j’aurais répondu par la négative à cette question. Mais ça, c’était avant. Avant que je ne vive un week-end inoubliable qui m’a donné des idées et que j’en tire l’histoire de trois bras cassés qui se mettent en tête de profiter d’une course historique entre Paris et Nice pour perpétrer des cambriolages sur la route. Avant tout une histoire d’amitié entre ces trois pieds nickelés, que j’ai adoré accompagner tout au long de leur périple et pour qui j’ai une grande tendresse.

Le titre provisoire, c’est Les amis, les Vespas, les emmerdes et il est en cours de corrections…

Un immense merci à Jérôme pour nous avoir accordé du temps et livré son histoire. Retrouvez quelques uns de ses romans ici.

Posté le 20/11/2019 Home, Portraits d'auteurs 0 236

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