Presentation du recueil de nouvelles PLagiats de Luc Eyraud
 Esprit critique   Commencé par Luc Eyraud   2016-08-20 11:07:08 +02:00   Commentaires : 1     Consultations : 1607

  1. Luc Eyraud
    Luc Eyraud Utilisateurs
    Bonjour , j'inclus ici un extrait de mon dernier recueil Plagiats ... à la libre appréciation de tous ... a bientot

    "Bien sûr il attendait au carrefour, à l’entrée du village, comme on attend le retour du fils prodige, impatience au balcon, fébrilité dans les membres, émotions dans les tripes. Rangé des clubs de golf, il paraissait beaucoup moins brillant, là sur le bord de la route, mais je ne m’y fiais pas trop. En quarante ans j’avais appris à le connaître le bicéphale névrotique, chaque fois j’attendais la volée de bois vert qui allait nettoyer la plaine des illusions, ramassait les rêves audacieux dans la quatrième dimension du cerveau. Celle de l’oubli définitif. Dans ces cas là, mieux valait ravaler son sourire et passait les épreuves de morale et de vérité confondante sans broncher. Il tremblait un peu bien entendu mais je savais que ce n’était pas de confusion non plus. Dans son esprit de toute façon le doute n’était permis qu’à lui seul et quand il doutait de quoi que ce soit, c’était des autres tout simplement. La trame était rude de ce qu’il appelait pudiquement la vie, et à son sens elle n’était pas rose du tout. C’est peut-être bien pour ça qu’il nous en avait fait voir de toutes les couleurs, de la vie, des vertes et des pas mûres aussi, et très tôt je l‘affirme, des péremptions citoyennes, des bizarreries de l’existence. Avec lui on traversait les années soixante dix, appareillés comme des commandos de marine, déguisés en anges de la mort avec les chapeaux de brousse et le glaive à la ceinture dans les rizières du Mékong qu’il n’avait jamais pu quitter. Au pas, dans les forêts du Dimanche, l’affût des bruits de la brousse le hantait encore vingt ans plus tard. Sûrement il en avait perdu des potes à Tourane, il devait chercher la brèche pour qu’on en réchappe, nous, les fils de l’institutrice. Je l’ai aperçu au dernier moment, à la sortie du virage un peu courbé par le poids des années et le mal qui le ronge. Il tenait encore sa main avec son autre main, il l’a lâché pour faire un signe bref, une sorte d’appel à la prudence. Des bridés devaient encore infestés le périmètre, lui n’étant toujours pas au fait que même les américains avaient fini par quitter le Vietnam en 1973. J’ai freiné de tout mon poids, entrouvert la portière pour qu’il monte mais la maison n’était qu’à cent mètres et il a préféré finir à pied. C’était bien lui pas de doute, finir à pied, c’était tout lui ! On s’est retrouvé comme on s’était quitté, joyeux au départ un peu cons par la suite. Ne sachant quoi dire. Je l’attaquais avec la pèche toujours. Je connaissais ce point là. Avec lui ça fonctionnait toujours. Mais non cette année il n’y allait pas. Pas trop. Enfin histoire de sortir le bateau, de préparer une canne pendant des heures (plus d’heures qu’il n’irait en passer sur l’étang). D’équilibrer sa ligne avec des plombs, de les écraser sur le fil avec la petite pince verte, toujours la même. Je le voyais trembler terriblement avant l’opération mais au court du montage ses mains restaient précises et sûres, comme par miracle…. Enchantement… avec lui les miracles n’avaient lieu qu’à Lourdes, quand il chahutait les chariots des paraplégiques à chaque pèlerinage avec ses potes du rosaire de Clermont. Dans ces moments là on le sentait s’adoucir, revenir à la vie avec un peu plus de compassion pour le malheur des autres, aidé en cela par les tournées de pastis de l’hôtel Sainte Catherine et les Avé Maria débités en chapelet fervents des pèlerins dévots.

    Il a lâché sa main. Elle s’est remise à trembler.
    On évalue à cela, dans la famille, les dégâts causés par la maladie. À présent il tremble des deux mains. Il faudrait qu’il les oublie ses battoires longues comme des palmes de pianiste. Qu’il regarde ailleurs. Surtout qu’il oublie de prendre ses cachets. Une vingtaine, trois fois par jour. Je lui ai conseillé le cannabis, j’ai vu ça dans une émission. Il parait que c’est radical pour ce qu’il a. Mais ce n’est pas de son temps. Même l’opium ne l’avait pas séduit à Saigon. Ça ne l’a pas séduit le cannabis. De temps en temps quand la tremblote est trop forte il se rut sur les cachets, pour s’apercevoir qu’il a oublié de les prendre à temps. Dans ces moments là il ne supporte plus personne, et il bat en retraite.
    Il faisait doux, frais. La fin d’un été. Remonté du midi, j’avais l’impression de respirer enfin mais je me suis bien gardé de le lui dire. Ça n’était pas non plus dans ses habitudes de gémir sur le mal être. On l’avait admiré, il nous avait terrorisés. Ou plutôt parce qu’il nous terrorisait, on s’était sentis obligé de l’admirer moi et mon frère. Je le regardais et je ne pouvais m’empêcher de repenser à ce qu’avait été mon enfance. Là, je ressens encore la cinglante qui calquait sa rougeur sur mon visage quand il frappait le vieux. J’ai passé mon enfance avec lui à mettre les mains sur la table mais surtout pas les coudes, sinon les coups de cuillers pleuvaient au revers de l’épicondyle, merde. Fallait se taire aussi, à table, quand les adultes parlaient sinon les prémonitions les plus abjectes, des enfers, qu’il nous prédisait. Des morfonds insoutenables dans les bûchers que la providence se chargerait de nous dresser. Il tremblait de plus en plus à chacune de mes visites. Tous les deux ans je voyais le mal s’empêtrait un peu plus dans sa vie. Et malgré les claques et l’enfance à rebrousse poil face au bonheur qui ne venait jamais foutre les pieds chez nous je pouvais m’empêcher d’être abrupt face à la tremblote qui prenait le dessus comme un mouvement perpétuellement obscène. C’était le balancement dégueulasse de la mort qui claudiquait dans ses poignes sèches et agitées. Le battement du métronome d’une danse macabre. La déchéance qui s’infiltrait dans la famille par la petite porte sinistre des névrosés crasseux. La gigote à Papa, la gigue du grabataire. Il n’y a qu’à cette heure où la mort s’invite à table qu’on peut concevoir les dimensions restreintes de l’univers qui nous entoure. Que là, pas plus, ni ailleurs, là quand elle frémit dans les mains agitées d’un vieux. Un tout juste à la fleur d’une retraite qu’il avait sans doute bien mérité. Qu’on aurait au moins voulu lui voir savourer en paix. Et non. Pas du tout ce n’est pas comme ça que ça veut se passer. Ça s’est rompu un jour, dans son crâne, un fil, un câble, une mauvaise connexion, que sais-je ? J’ai garé la voiture sur la pelouse en face de la maison et j’ai gravi les escaliers qui montaient chez lui. Il avait déjà servi le Porto. Sans glace.








    On a parlé beaucoup, le Porto aidant. Les souvenirs revenaient, plus qu’hier. L’ambiance famille. Eclatée. C’est comme ça que tout a commencé.

    J’avais dix ans. Il portait des lunettes fumées. Ça m’a surpris sur le coup, c’était le matin. Au mois de Mars. Les lunettes fumées en ce temps là on n’en portait jamais. Surtout pas au mois de Mars. En Mars chez nous c’était encore l’hiver. Pas un bourgeon aux rames, les nuits gelaient encore. Il frisottait, n’avait pas dormi. Fait la route d’une seule traite pour m’annoncer la nouvelle. J’y ai pas cru tout d’abord. Mais trois jours plus tard toute la famille est arrivée. Des gens qui venaient de loin. De l’autre bout de la France. Pour déambuler derrière un fourgon noir et glauque comme un destin recouvert de fleurs. Poursuivis par la foule, avec moi, mon frère et le névropathe. Emportés par la foule. Et l’absurdité de la vie ou de la mort. Dans ces moments là on ne sait plus trop. Laquelle des deux est la plus forte ? Ceux qui disent que la vie l’emporte ont eu bien du bonheur, certainement. Pas nous. A ce moment là. Et pour les années qui suivirent. On n’avait pas l’air cons, moi, mon frère et le névropathe qui nous réunissait à chacune de ses mains derrière le fourgon Ford et les gerbes de fleurs qui dépassaient de partout, tant et tant. Des délégations étaient venues. Celle de ma classe. Chacune y allait de sa gerbe, de sa couronne. Dix mille fois plus de fleurs que je ne pourrais en offrir aux greluches de toute une vie. Des gerbes, des gerbes, des couronnes. Il y avait aussi des espagnoles, des pleureuses qui faisaient tous les enterrements de la région parce que depuis leur premier deuil elles ne savaient plus quoi faire d’autre. Que le noir leur allait bien. Que ça cachait leur laideur quelque part et qu’il était sans doute plus facile pour elles de verser sur la mort, des larmes compatissantes, que de se tourner vers la vie avec un sourire contraint. Chez nous il y avait des pleureuses, « les cousines » qu’on revoyait chaque fois qu’un des nôtres rendait l’âme. On a marché comme ça jusqu’à l’église. Le névropathe, mon frère et moi. Ses mains ne tremblaient pas encore en ce temps là. Faut dire qu’il nous les serrait, aussi, fort. Je ne sais pas lequel des trois s’est senti le plus seul, ce jour là. Peut-être bien les trois. Sûrement lui. Que faire maintenant avec ses deux cageots. Qui traînaient du pied, derrière, qui voulaient pas y aller au cimetière. Voir les saints, les anges et les mamelons de la vierge Marie pas même ses fesses à la sainte nitouche en bleu, immaculée. Charitable qui nous a donné son fils et puis repris ma mère. Sa première femme, à lui. Trop tôt.

    Il s’était calmé, sûrement le porto. D’un carton il a sorti un tas de photos jaunies, froissées. Il me les a tendues. Me donnait quelque chose. Il m’a donné à voir sa vie. Des photos de l’Indo. De ses potes, de Tourane. Des hommes du commando 83. Le chapeau de brousse en travers, la gueule aussi. Tous une gauloise bleue aux lèvres. Le sourire malin. Les péniches de débarquement, la photo : « Juste avant l’assaut » il a précisé, c’était marqué derrière d’une écriture à l’encre violette. On lisait pas d’émotions sur leurs visages, pourtant il y en a qui ne reviendrait pas de cette photo là. Pour qui ce serait la dernière péniche et la dernière photo. Qui n’arriverait même pas sur la plage, lécher le sable. J’ai eu besoin de l’admirer. Même en sachant qu’il y était allé de son plein gré, à Tourane. Chasser du viet et du communiste comme il disait les soirs de cuite. Ça c’était pour ses idées, les miennes ont bien dévié malgré les années d’apprentissage, scouts- catho et rosaire agricole. Voilà il nous susurrait des histoires d’opés à trois heures du matin quand il était bourré et que dans ce noman’s land de maison sans femme, il fallait bien combler les dimanches et les nuits blettes qui vont avec. Le bonheur c’est une illusion minable, la preuve c’est que quand on le goûte on ne l’apprécie souvent que longtemps après. Pour nous ce bonheur là dans ces moments là c’était des histoires de l’Indo avec ses horreurs en cohorte et ses copains déchiquetés par un tir de FM, jaune, sur des routes improbables, sillonnées d’ornières. Saïgon, le Tonkin, les mots magiques de la fin d’un repas revenaient, accompagnés souvent de pommes cuites au four et carapacées de sucre caramélisé. Des mots d’Asie ensorceleuse qui sentait bien plus la poudre que le poisson séché. Beaucoup de Tourane y étaient restés, lui s’en était sorti avec cinquante ans plus tard cette tremblote infernale qui venait de le reprendre et me crevait les yeux. J’évitais de croiser le regard de ses mains, si elles m’avaient surpris à m’arrêter sur cette danse obscène. Il les cachait sous la table durant le repas. Moi j’étais reparti à Thra Nang, au niveau du gigot et des flageolets, les photos remémoraient des souvenirs enfouis. Le gigot c’est lui qui l’avait cuisiné, histoire de faire entendre qu’il n’avait pas perdu le coup de main et pouvait encore se concentrer sur quelque chose d’utile. Cette infernale obsession qu’ont les vieux à vouloir nous prouver qu’ils restent encore valides malgré le poids du monde qui pèse sur leurs carcasses endolories. Le croiseur Montcalm naviguait sur la table, je retrouvais l’intonation de sa voix, entre deux bouchées, je tentais de le relancer, de retrouver les détails de l’enfance à travers ses histoires. Replonger dans les eaux, les grandes. Revenir sur des détails qui m’avaient échappé à l’époque parce que trop jeune mon imagination se suffisait à elle-même pour se raconter tout un monde hallucinant d’aventures. Je m’aperçus encore qu’il ne pouvait s’empêcher d’en rajouter dans le récit. Le gigot refroidi parce qu’entre deux services on avait bien fait six mille kilomètres et pas mal de détours dans la brousse. Il s’est levé pour remonter une bouteille à la cave. Je m’étais proposé : « Tu ne trouveras pas… » Voilà il fallait qu’il bouge. Au retour la bouteille ne tremblait pas, non ses mains s’étaient crispées sur la tâche, c’était le seul instant où tout semblait aller pour le mieux. L’instant où l’esprit se concentre sur le geste le plus anodin qui soit. Ces actes de tous les jours qu’on finit par oublier, nos mains s’y attachent, elles, ceux sont leurs uniques souvenirs.
    . … … … … ….
    merci de vos commentaires et remarques ..... Luc Eyraud
    Luc Eyraud, 2016-08-20 11:07:08 +02:00
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